Le nouveau livre de Carlos Payan et Paul Ohlott : « Nos cris, nos larmes »

Le pasteur Carlos Payan et le journaliste Paul Ohlott viennent de publier un nouveau livre intitulé : « Nos cris, nos larmes… sommes-nous libres d’aimer Dieu de tout notre coeur ? », aux éditions Première Partie.

A l’occasion de cette sortie, Actu-Chretienne.Net vous invite à lire le premier chapitre :

Chapitre I : Désordre scandaleux et dérive émotionnelle ?

Imaginez la scène suivante. Imaginez qu’un homme se plaise à passer toutes ses nuits dans une église, afin de prier, de pleurer, et de pousser d’interminables gémissements jusqu’au petit matin.

Souhaiteriez-vous que votre vie ressemble à la sienne ? Cet homme vous donne-t-il l’impression d’aimer Dieu et d’être consacré, ou vous donne-t-il plutôt l’impression d’être quelque peu déséquilibré ?

Imaginez désormais qu’une femme, chrétienne engagée depuis une vingtaine d’années, vienne à votre rencontre, afin de vous témoigner de ce qu’elle vit. Cette femme vous explique que sa vie ressemble un peu à celle de Marie-Madeleine, et qu’elle passe de longues heures, chaque jour, à pleurer, et que ces pleurs lui permettent d’entrer dans une profonde dimension de méditation et d’extase… Et cette femme vous confie encore que ces troubles suscités dans son corps par l’émotion mystique, la rapprochent considérablement du Seigneur.

A nouveau, que vous inspire cette scène ? Ne seriez-vous pas quelque peu mal à l’aise en l’écoutant vous raconter ses extases ? En toute honnêteté, auriez-vous envie de ressembler à cette femme ou l’encourageriez-vous à consulter un psy ?

Imaginez désormais que vous entriez dans un temple pour suivre un office traditionnel. Ce jour-là, en lieu et place de la liturgie habituelle, vous assistez à un étrange « spectacle ». En effet, des hommes et des femmes tombent à genoux, se repentent bruyamment de leurs péchés, et à leurs prières se mêlent des cris et des sanglots.

Seriez-vous à l’aise dans ce temple ou considéreriez-vous que ces gens sont fous ?

En toute logique, et nous appuyant sur notre propre sagesse, ne serions-nous pas tentés, en voyant ces comportements étranges, de dénoncer un désordre scandaleux dans l’Eglise ? Ne serions-nous pas tentés de rappeler à l’ordre ces chrétiens qui sortent du cadre ?

Et pourtant, ces différentes scènes que je vous ai invités à visualiser ne sont pas des scènes fictives. Bien au contraire, il s’agit d’événements qui ont façonné l’histoire de l’Eglise. Le catholicisme, comme le protestantisme ou l’Orthodoxie, ont été profondément marqués, à de multiples reprises, par les pleurs et les cris d’hommes et de femmes touchés profondément par la présence de Dieu.

Le premier homme qui passait ses nuits à prier, pleurer et gémir dans une église, était un pieux catholique, connu sous le nom de «Saint Dominique». Dans le livre «Saint Dominique : La vie apostolique» (1), on peut y lire ceci : «Frère Dominique avait l’habitude de passer très souvent la nuit dans l’église; il priait beaucoup et, en priant, versait d’abondantes larmes et poussait beaucoup de gémissements. Quand on demande au témoin comment il sait ces détails, il répond qu’il suivait très souvent le bienheureux à l’église et il le voyait. Il passa plusieurs fois la nuit avec lui et le voyait et l’entendait prier et pleurer…»

La femme qui entrait en extase par ses pleurs n’est autre que Thérèse d’Avila. Selon Dominique de Courcelles, auteur de «Emotions mystiques – XIVe-XVIIe siècles : corps en lumière et en larmes», les premiers chapitres du livre de la vie de Thérèse d’Avila «évoquent les larmes abondantes qu’elle a versées tout au long de ses vingt premières années de vie religieuse. (…) Ces larmes, signe de la distance entre le désir et le pouvoir, deviennent bientôt les pleurs efficaces de la méditation et de l’extase. De fait, les larmes jouent un rôle déterminant dans la conversion de 1554 et dans l’écriture de l’extase. Thérèse répand «un torrent de larmes» devant une statue du Christ tout couvert de plaies sanglantes, imitant ainsi la Madeleine. Elle sanglote – «Je restai longtemps baignée dans mes larmes» – en lisant le récit de la conversion de saint Augustin qui lui-même se convertit en versant d’abondantes larmes (Livre de la Vie, 9, 1 et 8) et en se convertissant dans ce récit de la conversion augustinienne. Thérèse prend conscience par elle-même des troubles suscités dans son corps par l’émotion mystique. Ses larmes, symptôme d’un vécu interne inaccessible, véritable autovalidation de sa conversion à l’imitation de la Madeleine et surtout de saint Augustin, l’amènent à un état de lucidité, d’aptitude à entendre celui qu’elle nomme le Seigneur et à se laisser saisir, ravir par lui, donc d’extase. Elles sont le premier signe corporel de la grâce qui fait irruption avant de faire du corps sa demeure».

Enfin, l’étrange «spectacle» dans le temple s’est réellement déroulé lors d’un culte calviniste. Henri Bosc, dans son livre «La Guerre des Cévennes : 1702-1710», écrit : «Il raconte ce qu’il entend : des appels à la repentance, des sanglots, des implorations, des cris, des gémissements, des frappements de mains. Une femme pleure des larmes de sang. (…) cela ne ressemblait donc plus du tout à des cultes calvinistes bien orchestrés, avec un rituel, un ordre défini, des prédications très théologique…».

Cet exemple étonnant dans un temple calviniste n’est aucunement un cas isolé. Jean Cavalier, calviniste du 17ème siècle, est devenu l’un des plus célèbres prophètes protestants, après avoir vécu des expériences similaires, que certains aujourd’hui pourraient considérer avec mépris, comme une vulgaire transe mystique, alors qu’il s’agissait clairement d’une véritable manifestation du Saint-Esprit, un puissant baptême de feu. Pierre Demaude rapporte dans son livre «Histoire des Réveils» (2) ce qui a bousculé la vie spirituelle de Jean Cavalier, tel qu’il le raconte lui-même : «Aussitôt après que la prédication fut finie, je sentis comme un coup de marteau qui frappa fortement ma poitrine, et il me sembla que ce coup excita un feu qui se saisit de moi, et qui coula par toutes mes veines. Cela me mit dans une espèce de défaillance, qui me fit tomber. Je me relevai aussitôt, sans aucune douleur, et comme j’élevais mon cœur à Dieu, dans une émotion inexprimable, je fus frappé d’un second coup, avec un redoublement de chaleur. Je redoublais aussi mes prières, ne parlant et ne respirant que par grands soupirs. Bientôt après, un troisième coup me brisa la poitrine et me mit tout en feu. J’eux quelques moments de calme, et puis je tombais soudainement dans des agitations de la tête et du corps, qui furent fort grandes et semblables à celles que j’ai eues depuis jusqu’à présent que je raconte ceci. Ces grands mouvements ne durèrent pas, mais l’émotion et l’ardeur du dedans continuèrent». Un témoignage percutant, très éloigné de la vie cultuelle, telle qu’on la connait aujourd’hui au sein de l’église protestante traditionnelle, et qui ne manque pas de nous rappeler ce que Daniel a vécu, selon le récit biblique : «Moi, Daniel, je vis seul la vision, et les hommes qui étaient avec moi ne la virent point, mais ils furent saisis d’une grande frayeur, et ils prirent la fuite pour se cacher. Je restai seul, et je vis cette grande vision ; les forces me manquèrent, mon visage changea de couleur et fut décomposé, et je perdis toute vigueur. J’entendis le son de ses paroles ; et comme j’entendais le son de ses paroles, je tombai frappé d’étourdissement, la face contre terre. Et voici, une main me toucha, et secoua mes genoux et mes mains. Puis il me dit : Daniel, homme bien-aimé, sois attentif aux paroles que je vais te dire, et tiens-toi debout à la place où tu es ; car je suis maintenant envoyé vers toi. Lorsqu’il m’eut ainsi parlé, je me tins debout en tremblant» (Daniel 10 v 7-11)

Et si nos cris et nos larmes, loin d’être une dérive émotionnelle, avaient un véritable rôle à jouer dans notre vie spirituelle ? Edmond Le Blant en était convaincu, lui qui écrivit en 1875 que «les larmes sans paroles valaient mieux que les paroles sans larmes» (3), avant d’expliquer plus en détail, l’importance des larmes dans les temps anciens, comme pour nous rappeler en ce 21ème siècle, que les manifestations émotionnelles ne sont pas une invention des mouvements charismatiques actuels, encore moins une idée nouvelle émanant des «born again» américains. Aveuglés par un anti-américanisme primaire et un cruel manque de culture concernant l’histoire de l’Eglise, de nombreux chrétiens européens seraient bien avisés de lire cet article d’Edmond Le Blant : «Rien en effet n’est plus fréquent, dans les textes anciens, que la mention des larmes versées en invoquant le Seigneur. C’était de Dieu même, enseignait-on, que venait le don précieux des pleurs, et leur effusion annonçait que l’on commençait à vivre de la vie parfaite. Le moyen-âge, en cet endroit, avait gardé les pensées antiques, et Saint Louis répétant les litanies, parlait de cette ‘’fontaine de larmes’’ que lui refusait, disait-il, la sécheresse de son cœur et qu’il n’osait demander à Dieu. Les textes anciens nous font, pour ainsi dire, assister aux pieux exercices des premiers âges. Le chrétien se recueillait, s’isolait du monde extérieur et élevait son âme vers le ciel. Dans cette extase, qu’augmentait pour quelques-uns l’harmonie des chants sacrés, les larmes se produisaient, promptes ou lentes à venir, selon la nature de chacun. Lorsqu’elles avaient commencé à couler, c’était pour le fidèle, une marque de l’assistance de Dieu, qui daignait le visiter. Il ne s’appartenait plus dès lors, et ne devait pas se détourner de l’oraison tant que la source de ses pleurs demeurait ouverte. ‘’Ne chantez pas d’hymne de joie dans un pareil moment, disaient les Pères, et n’allez pas parler théologie ; cela ne pourrait que sécher vos yeux’’. Les larmes seules, enseignait-on, étaient la marque d’une chaleureuse oraison : elles seules pouvaient y mener. ‘’Mon cœur ne saurait s’attendrir, disait un ascète de la Syrie, si je ne pleure devant mon Dieu’’. Quand les yeux du chrétien restaient secs, sa prière était incomplète» (3).

Ces propos de Edmond Le Bland sont renforcés par le constat similaire de Kallistos Ware, chrétien orthodoxe, auteur en 1993 du livre «le Royaume intérieur». Dans cet ouvrage, il rappelle, à raison, que «le don des larmes, très présent dans le mouvement charismatique contemporain, prend aussi une place importante dans la tradition spirituelle de l’Orient chrétien». Les mouvements pentecôtistes et charismatiques n’ont donc rien inventé, mais ont simplement redécouvert et remis au goût du jour, un trésor quelque peu oublié, au profit malheureux d’un intellectualisme desséchant.

N’est-il pas dommageable de laisser systématiquement la raison dominer sur nos émotions, au point de les étouffer, voire même de les refouler ? En s’appuyant sur le Talmud et le Midrash, Catherine Chalier, philosophe proche du judaïsme et maître de conférences à l’université de Nanterre, tient enfin à nous rappeler que «les émotions se situent au point névralgique de la rencontre de l’âme et du corps. (…) Les larmes jouent ici un rôle majeur : elles revêtent certes des significations différentes selon les circonstances où elles sont versées, mais à chaque fois, elles constituent aussi, et par excellence, le point où l’invisible et le visible s’unissent (…) La personne qui pleure renonce en effet à juger et à savoir, elle rend les armes de la connaissance pour se laisser surprendre par une passivité sans fond (…) La venue en soi des émotions, dans leur force secrètement ou ouvertement déstabilisante, excède l’ordonnance sage et raisonnée d’un discours conceptuel soucieux de garder la maîtrise en toute circonstance. L’homme raisonnable cherche, dit-on, à ne pas se laisser surprendre par le trouble qu’elles provoquent, dût-il, un instant du moins, rendre plus fine la perception de la réalité. (…) Pascal ne professe pas sa foi, il la pleure, il n’en rend pas compte par une argumentation raisonnée, il se laisse surprendre et toucher par elle, au plus vif de sa chair». (4)

N’est-il pas temps de nous poser sérieusement la question : Sommes-nous libres d’aimer Dieu de tout notre cœur ?

Notes
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(1) «Saint Dominique : La vie vie apostolique». Textes présentés et annotés par M.-H. Vicaire, o.p. Les éditions du CERF, 1965.
(2) «Histoire des Réveils», Pierre Demaude. Ouvrage à paraître prochainement. Extraits cités avec autorisation.
(3) «Les larmes de la prière» : Comptes-rendus des séances de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres, 19ème année, 1875.
(4) «Traité des larmes : Fragilité de Dieu, fragilité de l’âme» (Albin Michel), Catherine Chalier.

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